Frédéric Gilli (partie 1) : « La Métropole du Grand Paris est déjà un organe politique »

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INTERVIEW. Économiste et géographe, Frédéric Gilli est chercheur associé au Centre d’études européennes de Sciences Po et directeur associé de l’agence Campana Eleb Sablic, spécialisée dans l’accompagnement du changement.
En 2012, dans le cadre des débats citoyens sur la gouvernance du Grand Paris menés par le syndicat d’études Paris Métropole, il était allé à la rencontre des habitants de la métropole pour les interroger sur leur perception de l’identité du territoire, l’avenir de la métropole parisienne et leurs attentes en matière de changement.
Il vient de publier « Grand Paris, l’émergence d’une métropole », livre fondamental pour apprécier les transformations de Paris et de sa banlieue depuis ces dix dernières années.

Quel résumé peut-on faire de l’histoire récente du Grand Paris ?

D’abord, on ne peut pas regarder l’histoire des dix dernières années comme la chronique des prises de position des acteurs métropolitains. Il faut tirer un fil, aborder l’histoire sur une durée longue pour comprendre les transformations en cours. Alors, on se rend compte que les prises de position illustrent et ponctuent une mutation profonde de la région parisienne : mutation économique, mais aussi sociale et politique. Cela s’est produit à trois ou quatre reprises durant les 250 dernières années. Nous sommes en train de vivre un de ces moments. Il y a quinze ans, nous avions une région aménagée par l’État à partir d’un centre, Paris, et de quelques points d’équilibre en banlieue, des grandes entreprises dominantes et une population assez bien distribuée dans le cadre d’un modèle social classique. Tout cela a volé en éclat. L’État est toujours présent, mais il n’est plus le grand ordonnateur des décisions politiques d’aménagement. Les grandes entreprises se sont mondialisées, et tandis qu’elles coupaient leurs attaches avec le territoire, des sièges internationaux se sont implantés. Mais ce n’est pas un jeu à somme nulle, car les relations avec les PME doivent sans cesse se reconstruire. Enfin, une affirmation très puissante de tous les territoires de banlieue est à l’œuvre, avec la question de savoir quelle place va être faite à la diversité des expériences et des modèles urbains.

Nous ne sommes donc plus dans une région aux systèmes bien identifiés, qui s’organise de manière mécanique, avec des acteurs établis qui en possèdent les leviers, mais dans un espace beaucoup plus organique, un ecosystème où doivent évoluer ensemble les relations entre territoires, habitants et entreprises, de manière fine et précise.

C’est aussi un processus de décentralisation avec les collectivités locales qui prennent le pas sur l’intervention étatique.

Ce ne sont pas seulement des rapports de force où la Région prendrait la place de l’État, où les communes s’affirmeraient contre la Région, où la Métropole du Grand Paris se postionnerait contre les départements de grande couronne. C’est surtout un changement de régime métropolitain où un principe d’organisation hiérarchique fait place à un principe d’organisation hétérarchique. Et tous les systèmes de pensée des dirigeants franciliens, dans quelque domaine qu’ils soient, associatif, économique ou politique, doivent se réapproprier un nouveau modèle de relations entre eux. Ces dix dernières années, les interventions de Nicolas Sarokzy et de Christian Blanc, les prises de position de François Hollande et aujourd’hui le bouclage par la loi sur les métropoles, tout cela a été rendu possible parce que le jeu s’est ouvert.

Peut-on voir un fondement de cette mutation dans les années 1980 avec les deux processus concomitants qu’ont été la mondialisation et l’urbanisation ?

De toute manière, le temps que les mutations s’amorcent et qu’elles deviennent des enjeux d’organisation, il y a toujours un décalage. Dans les années 1970, la volonté du schéma directeur régional était de passer au-delà de la banlieue et de créer des pôles structurants de manière à administrer la croissance démographique. Ce sont les villes nouvelles. Elles n’ont pas connu l’échec que l’on a bien souvent entendu, mais ni leurs réserves foncières, ni leurs capacités infrastructurelles n’ont pu empêcher la tâche d’huile de l’étalement urbain. Celle-ci se propage dans les années 1980. Dans les années 1990, on dresse le constat de l’échec, et dans les années 2000, le résultat est que, dans le cadre des lois de décentralisation, la Région hérite de la compétence urbaine. Elle prend dès lors acte que le schéma directeur de 1995, dans la droite ligne de celui de 1965, n’est plus adapté.

La mondialisation, elle, ne se pose comme un enjeu de préoccupation pour l’économie francilienne qu’au moment de la bascule du siècle, entre 1997 et 2003. Jusque là, le modèle qui prévalait était que la région parisienne réagissait plus que la province au cycle crise/croissance. S’il y avait un boom économique international, l’économie francilienne repartait très fort, mais en tant de crise, elle chutait beaucoup plus que la province. En bref, l’économie francilienne était branchée sur les cycles de l’économie productive et celle de la province plus basée sur ceux de l’économie redistributive.

Mais au tournant du siècle, sous les premiers effets de la mondialisation, ce n’est plus du tout ce que l’on observe. Au contraire, après la crise de 93-97, alors que la province redémarre, l’Île-de-France reste en panne. Pourquoi ? L’une des pistes que je propose est que la France, à ce moment là, s’est branchée sur la mondialisation.

Dans ce cadre, les fonctions de l’économie francilienne sont devenues des fonctions d’administration de l’économie internationale, donc plus lisses. Au contraire, l’économie de la province prend des fonctions de production de l’économie internationale et subit plus intensément les hauts et les bas de la mondialisation. C’est ce que l’on voit s’installer à la fin des années 2000 : la crise frappe plus fort la province que l’Île-de-France.

L’échec de Paris pour l’organisation des Jeux Olympiques en 2005 a-t-il été aussi un moment de cristallisation des problèmes de la métropole ?

C’est surtout un moment symbolique. Une défaite à l’organisation des Jeux, dans une ville qui ne doute pas d’elle-même, n’aurait pas eu l’effet déflagrateur qu’elle a alors eu pour Paris. Ce ne fut pas un événement mondial, loin de là, mais le fait que le microcosme parisien en ait fait un événement d’ampleur historique est révélateur de la crise d’identité et de projets dans laquelle se trouvait la région. Plongés dans cette crise, les acteurs métropolitains s’en sont alors saisi. Si Paris avait eu les Jeux, se serait-on posé la question de cette identité ? L’enthousiasme nous aurait-il aveuglé ? L’histoire ne le dira jamais. Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’à la faveur de cet événement, la crise saute aux yeux de tous. D’autant qu’il est relayé la même année par les violences urbaines dans les banlieues et c’est aussi à ce moment là que surgit le débat sur « Paris s’endort ». Bref, un gros doute collectif s’installe : où va notre modèle économique ? où va notre modèle urbain ? notre modèle politique ? notre modèle d’intégration? Dans la parole publique des élus franciliens aujourd’hui, ce moment de crise collective ne revient pas, mais il est latent dès qu’on discute avec eux.

Peut-on dire qu’il y deux visions qui se forgent alors sur le destin de la métropole en réponse à ce constat : l’une portée par Nicolas Sarkozy lorsqu’il accède à la présidence de la république, l’autre défendue par Bertrand Delanoë ?

Pas véritablement. Il y a une vision en devenir, non formalisée : l’idée d’une coconstruction entre Paris et les communes qui l’entourent, que souhaite Bertrand Delanoë. Mais le principe en est d’abord un principe de bon sens : ça se passera mieux si on se parle que si on ne se parle pas, bien qu’on ne sache pas encore ce qui se passera mieux. Cette démarche d’ouverture ne devient vraiment un projet politique que plus tard, en partie d’ailleurs parce qu’elle se confronte au projet porté par Nicolas Sarkozy et Christian Blanc. C’est un choc externe qui dit en substance : « Puisque vous ne faites rien, on va faire à votre place ». Et les élus s’insurgent : « Mais si, nous sommes porteurs d’idées, d’une vision de la métropole ». Leur mobilisation est réactive. Et si le projet de Sarkozy et Blanc n’était pas intervenu, je ne sais pas où on en serait aujourd’hui.

À l’issue, nous sommes effectivement en présence de deux modèles : le top down et le bottom up. Un modèle d’économie spécialisée et un modèle plus territorial. Un modèle d’attractivité internationale et un modèle de rayonnement.

Les deux modèles peuvent ils coexister ou faudra-t-il choisir ?

Le choix a été fait. Les territoires ont digéré les idées avancées par Christian Blanc, elles sont devenues des projets dans leur développement.

Avec les contrats de développement territorial.

Avec les contrats de développement territorial. Ces CDT ont d’abord servi à mobiliser les acteurs, à impulser des dynamiques de projets. Une fois ces dynamiques lancées autour d’une idée phare – faire un cluster de ceci ou de cela -, les acteurs locaux se sont retournés en disant : il nous manque des logements, de la diversité fonctionnelle, de la desserte de proximité, du tissu commercial, etc. Si bien que les CDT sont devenus de vrais projets de territoires. Même à La Défense, la banalisation des statuts donnés à l’EPADESA dans la loi sur la Métropole du Grand Paris renvoie à cette idée de réappropriation par les territoires des dynamiques de projets. Nous sommes passés à une métropole au sein de laquelle on ne peut plus imposer à un territoire une décision d’aménagement venue d’un cabinet ministériel.

La loi du 27 janvier reprend certes un projet de l’État, mais elle prévoit bien un organe politique contrôlé par les élus locaux. Et si on en a débattu autant après les municipales, c’est précisément parce que c’est devenu, avant même sa mise en place, un organe politique.

Le Grand Paris reste-t-il porteur d’un idéal métropolitain ?

C’est l’enjeu. Dans mon livre, je tente de comprendre d’une part ce qui s’est passé, d’autre part dans quel champ de réflexion, dans quelles dynamiques sociétales, économiques et politiques, cela s’inscrit. De ce point de vue, si l’on compare avec d’autres grandes métropoles mondiales, la mutation que vit la région parisienne, d’autres l’ont traversé, mais la région parisienne la traverse de manière tout à fait singulière. On peut se plaindre de la lenteur des exécutifs locaux, mais cela représente tout de même 1 200 maires, donc 20 000 élus locaux, 10 000 conseils de quartiers. La métropole parisienne possède déjà une vie démocratique intense.

Mais la question du modèle politique se pose quant à la place que fait cette métropole à sa jeunesse, à toutes les populations de deuxième ou troisième génération maghrébine, notamment. Générations qui sont françaises depuis longtemps, mais ne possèdent pas de représentations électorales, ni de place dans l’appareil économique. Participent-ils ou non à la réussite de la région parisienne ? Cela l’interroge sur sa capacité de développement et de croissance endogène.

Et cela percute le modèle de Christian Blanc : le modèle de croissance de l’Île-de-France a-t-il pour seule finalité d’attirer les sièges de grandes entreprises internationales ou bien est-on capable de brancher ces grandes entreprises sur une région active, dynamique et innovante ? Parce que cette capacité d’innovation, c’est avant tout sa population locale. Si on abandonne 20% de la population des jeunes franciliens, on s’ampute de 20% de capacité de croissance et d’innovation.

C’est la différence que vous faites dans votre livre entre rayonnement et attractivité.

Oui, la capacité d’attractivité ou de rayonnement percute la question democratique. Attractivité ou rayonnement, c’est en fait la question de la place par exemple des PME et des jeunes dans le modèle économique. Potentiellement, la région parisienne est un modèle nouveau de métropole. Ni étatique, ni mafieuse, ni libérale.. Potentiellement, le modèle démocratique on l’a sous la main, mais il faut le faire vivre. Lorsqu’on regarde les dernières élections municipales, leur taux d’abstention et l’absence de représentants de la diversité dans les listes, on se dit que ça ne vit pas. On a un vrai potentiel de rayonnement, mais il ne vit pas.

Existe-t-il des freins puissants à cet idéal métropolitain ?

Oui, bien sûr. Il y a les élus eux-mêmes, parce que lorsqu’on est élu existe la culture encore très présente consistant à apprécier cette fonction plutôt comme de l’administration de territoire plutôt que comme une fonction avant tout politique. Les élus ont tellement de problèmes à gérer qu’ils demeurent dans la gestion.
Il y a les technostructures, les services, qui ont une idée bien précise de ce qui est bien pour les habitants, parfois même malgré eux. Ils sont encore très puissants et seuls les élus peuvent les transformer.
Il y a les grandes entreprises qui lorgnent sur tous les marchés publics. Si les exécutifs locaux sont trop faibles, peu dotés en moyens ou en expertise, ce sont les grands groupes qui en viennent à faire la ville.
Et puis il y a la corruption, celle d’élus affairistes qui parviennent à influer sur le jeu démocratique.
De nombreux éléments pèsent sur le fait que cette métropole pourrait au final ne pas se construire pour la majorité de ses habitants, mais en fonction de conceptions techniques, d’intérêts, de profits à faire sur des territoires.

 À suivre

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