«Le piéton du Grand Paris», récit de voyage métropolitain

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INTERVIEW. Trente jours de marche en trois étapes sur le tracé du futur métro Grand Paris Express. Du voyage effectué par le journaliste Guy-Pierre Chomette et le photographe Valerio Vincenzo entre juin 2012 et mars 2013, il ressort un récit explorant à la loupe la métropole parisienne, fait de rencontres et d’anecdotes, de repères historiques, économiques, de géographies variées. « Le piéton du Grand Paris » (en référence au « Piéton de Paris », de Léon-Paul Fargue) raconte des lieux oubliés, des projets urbains, confronte les constantes et les mutations, passé et devenir, et donne à lire le puzzle d’une mégapole qui se dessine avant tout par les communes qui la composent.

Valerio Vincenzo (à gauche) et Guy-Pierre Chomette, au corus de leur voyage. Crédit : Valerio Viincenzo
Valerio Vincenzo (à gauche) et Guy-Pierre Chomette, au corus de leur voyage. Crédit : Valerio Viincenzo

 

D’ou vient l’idée de votre livre ?

Avec Valerio Vincenzo, nous sommes passionnés par le thème des frontières. Pour le magazine Géo, nous avions précédemment travaillé sur la frontière suisse ou sur les traces du mur de Berlin. Lorsque le Grand Paris Express a fait les gros titres des journaux en 2011, on s’est dit que ce thème venait parfaitement en écho avec le projet du métro. On a donc pris le parti de suivre de son tracé en se permettant un couloir d’un kilomètre de part et d’autre.

Vous connaissiez bien la banlieue parisienne avant ce voyage ?

Je vivais à Clichy à l’époque, donc je connaissais assez bien cette partie du territoire avec ses communes alentour comme Nanterre ou Gennevilliers, mais je ne connaissais pas 80% du trajet.

Pourquoi avoir choisi de faire ce trajet en marchant ?

Parce que ce voyage se prêtait bien à la marche. Je savais qu’il y avait environ 300 km à faire autour de Paris. Le faire en voiture n’avait pas de sens, mais cela convenait à un voyage lent. On marchait environ 10 km par étape, on pouvait perdre notre temps, flâner, s’arrêter plus longtemps dans certains endroits. À partir du moment où notre ambition était de porter un autre regard sur la métropole, le tracé du métro devenait un prétexte et la marche à pied un moyen. S’il n’y avait pas eu ce tracé, nous aurions cherché autre chose pour trouver ces frontières.

Asnières-sur-Seine, démolition de l'immeuble des Gentianes, juillet 2011. Crédit : Valerio Vincenzo
Asnières-sur-Seine, démolition de l’immeuble des Gentianes, juillet 2011. Crédit : Valerio Vincenzo

Quelles sont-elles, ces frontières ?

D’abord, il est certain qu’il faut aller loin, s’excentrer le plus possible. À certains endroits, elles sont parfois très palpables, avec une vraie distinction entre zone agglomérée et zone rurale. À d’autres, elles sont difficiles à situer, notamment vers le sud-est, du côté d’Evry. Le Grand Paris Express ne les suit pas forcément, et il est difficile de dire s’il va créer une nouvelle frontière, à la façon du périphérique ou de l’A86, puisqu’il sera essentiellement enterré. S’il fait frontière, ce sera peut-être de façon mentale : on sera à l’intérieur ou à l’extérieur de la boucle.

Pourquoi avoir commencé le voyage par Roissy ?

Il fallait trouver une porte d’entrée, et de sortie. Choisir un aéroport nous semblait intéressant, au sens de la métropole. Et puis, c’était aussi une forme d’hommage au « Passager du Roissy Express », le livre de François Maspéro, qui était une référence et mon livre de chevet pendant tout le projet.

À Saint-Denis, dans les champs de René Kersanté, dernier maraicher de la ville. Crédit : Valerio Vincenzo
À Saint-Denis, dans les champs de René Kersanté, dernier maraicher de la ville. Crédit : Valerio Vincenzo

Avez-vous une vision nouvelle de la métropole parisienne après ce voyage ?

Le fait d’avoir suivi le tracé du Grand Paris Express apporte un sentiment de frustration permanent, on a sans cesse l’impression de louper plein de choses. Par conséquent, si j’ai une vision elle est forcément parcellaire.

Mais ce voyage m’a d’abord permis de comprendre l’étendue de la métropole. J’en avais une idée, mais crapahuter autour de Paris, à 20 km de Notre-Dame, vous donne un autre point de vue de l’amplitude. Ensuite, j’ai réellement pris conscience de son aspect puzzle. Les 1 280 commune que compte la région Île-de-France, ce n’est pas qu’un chiffre, le poids des municipalités est vraiment exrêmement fort. En passant de Nanterre à Rueil-Malmaison, on change de monde mais aussi presque de « seigneurie ». Le pouvoir des maires est très puissant. Quand on s’aperçoit qu’un maire peut retarder pendant quinze ans des travaux d’intérêt général qui concernent dix communes alentour, on prend peur et on se dit qu’effectivement il y a nécessité à unifier l’ensemble.

Les rencontres que vous faites sont marquantes dans le livre. En ressort-il une identité partagée ?

Là encore, ce que j’en retiens est la vision d’une métropole éclatée. Le Grand Paris Express va relier Villepinte à Saint-Quentin-en-Yvelines, mais lorsqu’on est de Villepinte, on ne situe pas forcément Saint-Quentin. Dire que les gens se sentent Grands Parisiens, qu’ils se sentent appartenir à une même métropole, ce serait travestir la réalité. Si vous habitez Clichy-sous-bois, vous ne faites pas partie de la métropole, d’autant moins que vous êtes à une heure de Paris. Peut-être qu’une identité commune se dégagera grâce aux projets qui émergent, et notamment grâce au métro, peut-être qu’il lui donnera corps, mais aujourd’hui c’est vraiment un puzzle.

Sur le plateau de Saclay, à l'emplacement du futur métro a grande vitesse, José Angelin, chasseur, a été appelé par le proprietaire des champs pour chasser les pigeons. Crédit : Valerio Vincenzo
Sur le plateau de Saclay, à l’emplacement du futur métro a grande vitesse, José Angelin, chasseur, a été appelé par le proprietaire des champs pour chasser les pigeons. Crédit : Valerio Vincenzo

Avez-vous pu constater ces fractures est-ouest que l’on cite souvent ?

Il y a d’abord une question de distance. 50 km séparent Versailles de Montfermeil, par exemple. Si elles étaient limitrophes, sans doute se connaîtraient-elles d’avantage. La gare de Champigny-sur-Marne se trouve sur la commune de Saint-Maur-des-fossés. Par conséquent, les habitants de Champigny passent par Saint-Maur lorsqu’ils prennent le RER. Même si ces deux villes sont très différentes en matière d’équipements ou de revenus par habitant, elles ne s’ignorent pas.

Visuellement, ce sont plus les mutations urbaines qui sont impressionnantes. De Nanterre à Montfermeil, en passant par Gennevilliers ou Gonesse, cela foisonne de chantiers, alors que vous en trouvez moins du côté de Saint-Maur ou de Champs-sur-Marne. Mais c’est essentiellement le programme de rénovation urbaine qui en est la cause, et par la force des choses il s’attaque en priorité aux communes les plus deshéritées.

Vous avez chapitré votre ouvrage à l’aide de noms de vieux pays : le Mantois, le Parisis… C’était une volonté de rattacher la métropole à son histoire ?

Non, c’est surtout une couche supplémentaire d’information. Durant mon voyage, je me suis aperçu que les départements n’étaient pas très importants pour mon enquête. Autant, en passant d’une commune à l’autre, je trouvais un tas de choses à raconter, autant le changement de département n’apportait rien. Lorsqu’il nous a fallu chapitrer le livre, ça n’avait donc pas trop de sens. J’ai donc pris un contrepied : choisir ces vieux pays qui n’ont pas de sens géopolitique mais qu’il était amusant de ressusciter dans la mémoire et l’imaginaire du lecteur.

 

LePietonDuGrandParis couv livre

À lire : « Le piéton du Grand Paris », de Guy-Pierre Chomette et Valerio Vincenzo, Ed. Parigramme, 2014. 22 €

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