Le zoo de Vincennes, théâtre d’animaux

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Vue 3D de la plaine Sahel-Soudan - Crédit : AJOA - BTuA - Artefactory
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ANALYSE. Fermé depuis 2008, le célèbre parc zoologique parisien renaît avec l’ambition d’être le fer de lance d’un nouveau genre de zoo : un outil de sensibilisation à la nature, respectueux du bien être animal. Il est aussi un spectacle formidablement organisé qui doit séduire des millions de visiteurs.

 

Il ouvre le 12 avril. Le parc zoologique de Vincennes termine ses préparatifs pour accueillir son public. Peu à peu, les animaux sont intégrés à leurs enclos. Les plantes, encore basses, et les arbres en habit d’hiver devraient s’épanouir dans les prochaines mois. Le visiter, c’est parcourir un trajet de 4 km en deux ou quatre heures, arpenter des sentiers en rubans, balisés mais sans excès de signalétique, passer d’un paysage à un autre, d’une atmosphère à une autre.

180 ambassadeurs

C’est sans doute ce qui marque le plus dans cette version 2014 du zoo de Vincennes : le spectacle d’une nature évoquée, à quelques pas d’immeubles Haussmann et des larges avenues de la porte dorée. Thomas Grenon, directeur du Muséum national d’histoire naturelle dont dépend le zoo explique  que « le zoo du 21ème siècle n’a plus rien à voir avec celui du 20ème siècle, qui consistait à montrer des espèces les unes à côté des autres, en insistant sur leur spécificité et leur étrangeté. Dorénavant, on privilégie l’équilibre entre ces espèces. L’animal devient un ambassadeur de son milieu, avec un message fort : si on touche au milieu, on touche à l’animal. » 180 ambassadeurs, répartis sur 14 hectares donnent donc rendez-vous au public pour être scrutés derrière des vitres. Nés en captivité, ils vont poursuivre leur existence là, peut-être étonnés de nous voir ou habitués. Il seront à la fois mis en scène et protégés.

Cartographie des cinq biozones - Crédit AJOA
Cartographie des cinq biozones – Crédit AJOA

Cinq grands secteurs découpent le triangle du zoo, appelés biozones et reproduisant des milieux différents : la plaine du Sahel-Soudan, la Guyane, l’Europe, Madagascar et la Patagonie. On s’immergera donc tour à tour dans le désert africain, la forêt tropicale humide, les bois de conifères, la forêt sèche et la pampa. Une version 3D et rapide de la nature. Tout y est vrai et faux en même temps. Les animaux sont réels, les plantes sont réelles, mais on ne peut s’empêcher de ressentir une sorte d’incongruité en déambulant de l’enclos du lion à la volière des oiseaux. En fait, plus ça a l’air vrai plus c’est étrange…

Partie de cache-cache

Ce spectacle de la nature est savamment orchestré. L’atelier de la paysagiste Jacqueline Osty en a conçu la scénographie. L’un de ses associés Mikael Mugnier, rappelle bien « que la plupart des végétaux ici plantés ne sont pas ceux des biotopes concernés – nous ne sommes pas sous les même climats -, mais ont été sélectionnés pour se rapprocher visuellement de la réalité. » Leur recherche qui s’est effectuée aux quatre coins du monde s’est compliquée du fait que les plantes ne devaient pas être toxiques pour les animaux. On trouvera tout de même quelques « véritables » exemplaires : dans la grande serre tropicale avec le fameux arbre du voyageur de Madagascar, par exemple, ou bien un hêtre de Patagonie, déniché… en Allemagne.

Le spectacle du zoo se construit aussi autour de révélations subites, de coups de théâtre. Il se scénarise dans une partie de cache-cache permanent. On aperçoit les choses presque au dernier moment, ou bien on se rend compte soudain que l’on voit au loin la grande serre. Quelques pas plus tard, elle a disparu de notre champ de vision. Le zoo se réinvente ainsi sans arrêt dans les images que l’on s’en fait. Pour Mikael Mugnier, il s’agit de construire « un ensemble cohérent avec plein de micro bouts de paysages. » Cela se traduit de façon très impressionnante avec le basin aquatique de Patagonie où plongeront les otaries : un espace bleu froid où les faux rochers dessinent une horizontalité qui donnent une impression d’immensité.

Dernières lessives sur la vitre du bassin des otaries, "en Patagonie"
Dernières lessives sur la vitre du bassin des otaries, « en Patagonie »

Des faux rochers, il y en a partout. Ils rappellent sans cesse le symbole du parc, le Grand Rocher de 65 mètres bâti en béton sur une armature métallique. Ils servent de décor, de protection des végétaux, de fermeture d’enclos, d’endroits de repos pour certains animaux, ceux des lions seront même chauffés. Ils entrent aussi dans la ronde du spectacle, un autre spectacle, celui des coulisses. « Vous voyez un rocher sous un certain angle et lorsque vous tournez autour vous vous apercevez qu’il s’agit aussi d’un objet “technique“ où sont entreposés la nourriture de l’animal, un abreuvoir… », explique Mikael Mugnier. Les rochers masquent et se découvrent. Dans notre société du spectacle, le public aime de plus en plus connaître l’envers du décor. Il ne sera donc pas rare de croiser un soigneur venu nourrir le tamanoir ou un autre raconter à qui veut l’histoire du crapaud accoucheur. Le MNHN prévoit même de véritables rendez-vous entre soigneurs et visiteurs, la fascination pour les coulisses du spectacle rejoignant ici un objectif de pédagogie, cher au Museum.

Impression d’ouverture, écrans

Les bâtiments techniques en grumes de bois, admirablement dessinés par les architectes Bernard Tschumi et Véronique Descharrières sont là aussi pour rappeler ce principe de camouflage / visibilité. Ils servent d’articulation entre les biotopes, de séparation entre les espèces animales. « C’est une architecture de filtres, déclare Bernard Tschumi. L’ensemble doit donner une impression de porosité. »

Bâtiments techniques dans la plaine du Sahel-Soudan.
Bâtiment technique dans la plaine du Sahel-Soudan.

Couper, cloisonner, enfermer, séparer. Un zoo n’est pas un lieu de liberté pour ses pensionnaires, mais il doit donner au visiteur du 21ème siècle l’impression que tout est ouvert. Un vrai paradoxe. Un subterfuge, diront certains. Une vingtaine de types de clôtures différentes ont été utilisées pour former les enclos. Maillages de cordes, grillages, filets, structures tubulaires… Les flamands roses de la volière pourront y déployer leurs ailes mais pas rejoindre le ciel, et les moineaux de Paris ne pourront pas descendre les rejoindre. Le 21ème siècle est aussi celui du risque 0.

Clôtures, filets, grillages en contrebas du Grand Rocher, près de l'enclos du jaguar
Clôtures, filets, grillages en contrebas du Grand Rocher, près de l’enclos du jaguar.

On observera donc le magnifique jaguar noir d’Amazonie derrière une baie vitrée, et cela vaut peut-être mieux pour nous. Ces baies vitrées, « fenêtres sur le paysage » pour l’atelier Jacqueline Osty, forment un autre aspect de la mise en scène. Elles cadrent le regard, nous amènent à contempler la vie des animaux comme à la télé, nous donnent à voir des petites saynètes : deux loups qui se courent après, un lion qui se prélasse, un babouin qui se gratte… Le zoo vu de l’écran. Le 21ème siècle est aussi celui de l’écran.

Fenêtre sur les espaces boisés des loups.
Fenêtre sur les espaces boisés des loups.

Suivre le parcours, suivre l’action

Spectacle scénarisé enfin que le parcours du visiteur. Si on le suit dans son fléchage. Il s’ouvre par la Patagonie et un premier choc esthétique : le sublime plan d’eau adossé à de lisses rochers. Ses acteurs en seront principalement les otaries et les manchots. Idéal pour débuter : les otaries sont joueuses et les manchots sont drôles. Au cinéma, on appellerait cela l’ouverture visuelle, le premier plan, la rampe de lancement qui vous plonge de suite dans le bain de l’action. Passant dans la plaine du Sahel-Soudan, l’action se met en place. Vous voilà immergés au pays des grands animaux : lions, zèbres, girafes, rhinocéros, gazelles, autruches… Que des stars. Vous êtes portés, parce que ces animaux-là, ça marche forcément. Au bout de la plaine, le Grand Rocher, le maître des lieux. Vous l’avez aperçu à plusieurs reprises, il vous a semblé lointain, et là vous y êtes. Il marque un tournant dans l’action, d’ailleurs le parcours prévoit de tourner autour. Ensuite, léger moment de répit, l’action se tasse un peu au sein d’un univers plus familier : l’Europe. Quelques loups, un lynx, des vautours. L’ambiance est forestière et apaisée.

Le parcours au sein du zoo.
Le parcours au sein du zoo.

Avant le coup de théâtre : la Guyane et sa forêt tropicale humide assemblée dans la grande serre. 25°, 70% d’humidité, une cathédrale de verre de 4 000 m2 résonnant de cris de singes et de chants d’oiseaux inconnus. Vous levez la tête, découvrez un ara et son plumage bleu dans un arbre, vous retrouvez à deux mètres d’une grosse araignée, passez devant les 600 kg du lamantin qui baigne dans son aquarium, percevez un vol d’oiseau rouge… Bref, l’action se précipite.
Elle trouve sa résolution au sein de la forêt sèche de Madagascar. Avec rien que du bizarre : propithèques, hapalémurs, fossas, grenouilles tomates. Histoire de finir sur une forme d’ouverture (vers l’étrange) et d’inconnu, comme dans tout bon film.

Le cinéma et le théâtre sont d’ailleurs des références directes pour le paysagiste concepteur, l’atelier Jacqueline Osty. On sait cependant que le théâtre est une convention : on vient y voir ce que l’on sait n’être pas vrai mais qui doit nous révéler le vrai. Ici le vrai n’a pas être révélé, les animaux n’y jouent pas un rôle, ils sont simplement exposés, ils sont bel et bien vrais. Les mettre en scène revient presque à donner le sentiment d’un reality show. « Ni ici ni ailleurs, dit d’ailleurs le dossier de presse du paysagiste, mais un entre-deux qui génère un troublant dépaysement. » Oui. Mais on se dit que les animaux vont devoir être très forts pour déjouer les pièges de cette mise en scène. En cela, on peut leur faire confiance. En tout cas, ils n’auront pas à décevoir. Ils se fichent des applaudissements comme des sifflets. En revanche, les tomates plairaient peut-être à certains d’entre eux.

 

Casse-tête financier pour le MNHN

On ne doutera pas des intentions du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) quant à la vocation pédagogique et sensibilisatrice du zoo. Le MNHN est engagé dans de nombreux programmes de conservation et a aidé à la réintroduction d’espèces dans leur milieu naturel, comme le cheval de Przewalski en Mongolie.

Néanmoins, il fait face à un casse-tête financier. Le coût total qu’a réclamé le rénovation du parc (seul zoo au monde à avoir fermé ses portes pour son chantier) est de 167 millions d’euros et n’a pu être assuré que par la signature en 2010 d’un contrat de partenariat public privé (PPP). Un groupement baptisé Chrysalis en a assuré l’essentiel, investissant 127 millions d’euros. La Caisse des dépôts (33% de l’investissement), la FIdepp, fonds d’investissement des Caisses d’épargne (33%), Icade (16%) et Bouygues (16%) forment ce groupement. De son côté, l’État a apporté 30 millions d’euros et le MNHN, 10 millions. Dans le cadre du PPP, ce dernier devra verser un loyer annuel de 12,25 millions d’euros à Chrysalis, somme supposée assurer aussi l’entretien du zoo. Au terme des vingt-cinq années de contrat, la rente pour Chrysalis atteindra 306 millions d’euros. Pour payer ce loyer, le zoo devra faire le plein de visiteurs. En 2012, il avait prévu d’en accueillir près de 1,5 million par an (contre 300 000 en 2005) sur la base d’un ticket d’entrée à 13 euros. Ce prix est finalement passé à 22 euros aujourd’hui. À l’automne, le MNHN lançait aussi un programme de parrainage de 29 animaux, opération de financement participatif avec des dons s’étalant de 15 à 1 000 euros, contribuant à financer leurs soins.

Rendre le zoo le plus attractif possible pour les visiteurs est donc une condition sine qua non pour sa réussite financière. Le zoo du 21ème siècle doit aussi être rentable.

 

L'entrée du zoo : les tourniquets, la grande serre et le Grand Rocher. Mise en scène et mis sen perspective.
L’entrée du zoo : les tourniquets, la grande serre et le Grand Rocher. Mise en scène et mise en perspective.

 

 

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