Relations entre aménageurs et opérateurs : un new deal ?

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Richard Rogers : Pile énergétique, 2008 (d'après F. Lopez, Le rêve d'une déconnexion, 2014)
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Le 1er juin, en partenariat avec gpmetropole.fr, EDF organisait la quatrième session de son cycle intitulé « Grand Paris Histoires et Futurs ». Nous vous proposons d’en retrouver ici les principaux échanges. Troisième et dernier temps : le dialogue entre aménageurs et opérateurs de réseaux.

Les relations entre les aménageurs et les opérateurs de systèmes urbains, c’est un peu comme il y a quelques années la publicité pour les rillettes Bordeau Chesnel : ils n’ont pas les mêmes valeurs. Certes, l’aménageur, de manière générale, finance les extensions de réseaux pour viabiliser le bout de territoire qu’il équipe et certes, ils doivent donc s’entendre et travailler ensemble ou côte à côte avec pour objectif commun de coconstruire la ville. Mais leurs logiques divergent. Pour utiliser un vocabulaire électrique de circonstance, ils ont des problèmes de phasage. Nicolas Rougé qui est conseiller en aménagement urbain et fondateur d’Une autre ville en dresse la liste :

« - Leurs échelles spatiales de référence sont différentes. L’aménageur regarde le périmètre de son intervention tandis que l’opérateur observe la maille élémentaire de son réseau. Il est très rare que les deux coïncident.

– Leurs échelles de temps ne sont pas les mêmes. L’intervention de l’aménageur commence et s’arrête avec son opération (5 à 15 ans en général), l’opérateur de réseau s’inscrit dans le temps long des concessions, voire dans une certaine forme d’éternité pour les opérateurs historiques…

– Ils n’ont pas non plus la même logique financière : le premier doit équilibrer son bilan à l’échelle de son opération tandis que le second organise des péréquations à l’échelle du réseau tout entier.

– Et enfin, ils diffèrent culturellement. L’aménageur possède une culture du projet unique, du sur-mesure, quand l’opérateur doit standardiser pour maîtriser ses coûts. »

L’énergie au cœur du projet urbain

Cette relation désynchronisée fonctionne pourtant. Les uns et les autres se sont construit un équilibre autour d’habitudes, de normes, implicites ou explicites. Autour d’un dialogue absent aussi comme le remarque Philippe Touzelet, responsable du développement chez Dalkia : « En tant qu’opérateurs de réseaux de chaleur, pendant des années notre interlocuteur était la collectivité puisque nous intervenons à travers une délégation de service public. Nous n’avions pas de discussion avec l’aménageur. » Un « chacun chez soi » que confirme Nicolas Rougé quand il dit : « De manière classique, dans une opération d’aménagement, le dimensionnement du réseau électrique est réalisé par Enedis (ex-ERDF). C’est une sorte de boîte noire dans laquelle l’aménageur ne rentre pas, ce qui l’arrange bien. » Ou plutôt : qui l’arrangeait.

Car voilà, tout change. Et se complique un tantinet. Trois raisons principales à cela. Tout d’abord, la pression environnementale qui implique à la fois la réduction des besoins énergétiques, l’efficacité énergétique et l’utilisation d’énergies renouvelables locales. La maire de Paris Anne Hidalgo ne plaidait-elle pas lors de ses vœux 2017 pour une plus grande part de renouvelable dans les équipements publics et pour que Paris cesse d’acheter 100 % de son énergie renouvelable en devenant elle-même productrice ? Tant et si bien que de nombreux observateurs comme Ariella Masboungi qui en a fait un livre placent la question de l’énergie au cœur du projet urbain. Deuxième impact : les finances. Les moyens se sont réduits. Pour autant, il ne s’agirait pas de faire moins bien, mais mieux. Comment ? « En imposant une logique de mutualisation de moyens entre projets voisins », répond Nicolas Rougé. Il s’agirait, par exemple, de mener des projets urbains à plus grande échelle afin de tirer profit des interactions possibles avec l’existant. Directeur d’Eiffage Aménagement, Nicolas Gravit confirme : « Plus l’échelle est grande, plus il est facile d’intégrer des services et de les mutualiser. » Dernier acteur du changement : le numérique. L’émergence des réseaux intelligents offre de nouvelles opportunités. En passant de réseaux centralisés et unidirectionnels à des réseaux a-centrés, la production d’énergie se ventile « façon puzzle » pourrait-on dire, chaque consommateur devenant un producteur potentiel.

Une imbrication qui complexifie

Les opérations d’aménagement les plus récentes reflètent ces transformations en cours et leur enchevêtrement complexe. « Que constate-t-on en effet ? interroge Nicolas Rougé. Des immeubles de plus en plus performants qui consomment moins d’eau et d’énergie rejettent moins d’eaux pluviales, voire moins d’eaux usées. De la production énergétique locale visant à l’autoconsommation des bâtiments, mais qui peut être aussi réinjectée dans les réseaux. Des boucles énergétiques locales qui visent à échanger de l’énergie entre immeubles ou à mutualiser les puissances souscrites et les coûts de raccordement aux réseaux historiques. »

Du côté des opérateurs, la question devient celle du bon dimensionnement des réseaux. Certains réseaux de chaleur présentent ainsi des difficultés : besoins mal identifiés ou mauvaise anticipation de la performance énergétique, ils sont soumis à des déconvenues quant à leurs business plans. Par ailleurs, l’émergence de l’autoproduction d’énergie vient heurter de plein fouet le financement des extensions de réseau :

« Comment trouver de nouvelles modalités pour financer des extensions qui ne seraient plus sollicitées que dans une logique d’appoint ? Car moins solliciter les réseaux ne veut pas dire être complètement autonome », explique Nicolas Rougé.

Et puis il y a la transition numérique et ce qu’elle invente : pilotage de la production, pilotage de la demande à l’échelle du quartier… L’efficience énergétique dont elle est porteuse tend à provoquer une bascule : moins d’infrastructures pour plus de services. Ce qui pose, du côté des aménageurs, la question de savoir de quelle manière intégrer ces services dans un bilan d’aménagement. Toujours est-il que, selon Nicolas Rougé, « l’aménageur a peut-être un nouveau rôle à jouer en tant qu’initiateur de services énergétiques pour être en capacité de travailler plus intelligemment sur les infrastructures. »

Le nécessaire dialogue

Réseaux et aménagement se retrouvent donc imbriqués de manière complexe et ténue. Philippe Touzelet fait d’ailleurs remarquer que « nos discussions avec les aménageurs interviennent beaucoup plus en amont des projets aujourd’hui, de manière à établir un dispositif énergétique qui s’intègre mieux aux nouveaux quartiers. Dans certains cas, cette entente nous permet même de mutualiser des travaux de génie civil avec d’autres opérateurs. Nous travaillons ainsi en étroite collaboration avec des services de collecte pneumatique des déchets, ce qui nous permet de réduire nos coûts. » De meilleures connexions entre les uns et les autres, donc, mais aussi un décloisonnement des métiers : certains aménageurs deviennent exploitants de réseaux ou, au contraire, certains opérateurs de services urbains conseillent les collectivités pour anticiper les tendances jusqu’à devenir de véritables partenaires locaux d’opérations d’aménagement.

L’aménageur : un éventreur qui donne à voir les infrastructures. Chantier Clichy-Batignolles, 2016.

Entre aménageurs et grands services urbains, le dialogue n’est pas pour autant devenu aisé. En témoignent les crispations d’Enedis sur l’autoconsommation d’énergie qui compromet son modèle de financement de son réseau. Il apparaît cependant que la situation actuelle pourrait donner l’occasion d’un rapprochement entre ces deux grands artisans de la ville, qu’ils pourraient partager cette question : sur quoi se met-on d’accord pour aménager ?

Pourquoi ? Parce que ces grandes infrastructures de réseaux que Livier Vennin, délégué au Grand Paris chez EDF, qualifie « d’émergences camouflées, de divinités endormies que l’on ne saurait éveiller de peur qu’elle ne pose des problèmes », ces infrastructures, donc, ressortent tout de même de temps à autre. Quand ? À chaque opération d’aménagement, justement. Or, ce que nous prépare le vaste chantier du Grand Paris Express dès cette année, ce n’est ni plus ni moins que d’éventrer une métropole durant de longs mois. Mais ce n’est pas la seule raison, selon Livier Vennin qui conclut : « L’accélération technologique qui nous bouscule nous offre l’occasion de nous réunir ensemble autour de ces questions d’aménagement. Et puis, les politiques publiques s’adaptent : les opérations d’intérêt national multisites, les contrats d’intérêt d’intérêt national nous donnent la possibilité de tenter de nouvelles expériences. Enfin, et surtout, le rapport d’usage est en train de se modifier totalement, les questions de sobriété énergétique et d’empreinte environnementale nous permettent de penser autrement la façon dont on construit la ville. »

1 COMMENTAIRE

  1. Bonjour à tous,
    Je tiens a souligner la qualité des faits et développements présentés dans cet article. En effet, j’y retrouve tous les freins traditionnels à l’avancement que nous rencontrons dans un travail partenarial avec l’aménageur, les gestionnaires de réseaux d’énergies et la collectivité pour la modélisation énergétique d’un nouveau quartier dans les Hauts de France. Cependant dès le démarrage, cette étude innove en intégrant une réflexion collective avec ces ‘GRD’, un labo de recherche local et l’aménageur. Le chemin sera long mais ce changement dans la « façon de faire  » et le « travailler ensemble » apportera, nous souhaitons tous au sein de ce projet, des résultats permettant la création d’un quartier plus efficace , plus durable et moins impactant sur l’environnement. Enfin, nous pouvons espérer que naitra aussi la volonté de créer un « système local » d’échanges et de mutualisations des réseaux d’énergies.
    T.R

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