Traverser le Grand Paris : une révolution

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INTERVIEW. Trois week-ends de marche, trois voyages. 131 km. 37 villes traversées. De Saint-Denis à Créteil, de Créteil à Versailles, de Versailles à Saint-Denis. L’urbaniste-géographe Paul-Hervé Lavessière et l’éditeur Baptiste Lanaspeze ont transformé la petite couronne parisienne en chemin de randonnée et en ont fait un livre, « La révolution de Paris » (éditions Wildproject), une déambulation dans des rues peu connues qui seront bientôt celles du Grand Paris. Au même titre que le boulevard des Capucines ou la rue des Martyrs. Rencontre dans une brasserie parisienne et entretien à deux voix.

Paul-Hervé Lavessière (à gauche) et Baptiste Lanaspeze. Pique-nique chinois à Choisy-le-Roi. Septembre 2013 © Antoine Capliez
Paul-Hervé Lavessière (à gauche) et Baptiste Lanaspeze. Pique-nique chinois à Choisy-le-Roi. Septembre 2013 © Antoine Capliez

Comment est venue l’idée de cette « Révolution » ?

Paul-Hervé Lavessière
Tout est parti d’une expérience heureuse sur le GR 2013 de Marseille. J’habitais Bruxelles à l’époque et j’avais été séduit par un sujet qui passait à la radio où on entendait Baptiste parler de ce sentier entre ville et nature. Quelques temps auparavant, j’avais moi-même imaginé un sentier urbain en forme de 8 dans la ville de Charleroi.

Baptiste Lanaspèze
Ville la plus moche d’Europe.

PHL
Ville la plus moche du monde…

BL
(rires)

PHL
… selon un quotidien hollandais. Mais une ville pour laquelle je m’étais pris de passion, mon premier coup de cœur urbain et surtout mon premier travail après mon diplôme d’urbanisme. J’y ai donc dessiné un sentier plus petit que le GR 2013.

BL
Il faisait quoi ? Plus de 15 bornes ?

PHL
Il faisait 1 jour.

BL
Ah quand même. Donc 40 bornes plutôt.

PHL
Et centré sur la gare. Parce qu’il y avait un centre-ville pourri avec un ring autoroutier (Marseille, au niveau autoroute urbaine, c’est rien à côté) et un arrière-pays magnifique et verdoyant où seuls les riches habitent. Alors, je me suis dit : il faut créer quelque chose qui relie le tout. Je suis allé sur le terrain, j’ai repéré des passages, des terrils, du patrimoine art nouveau… J’ai imaginé le sentier et j’ai dû arrêter à la naissance de ma fille. Quand j’ai entendu parler du GR 2013, je suis allé y marcher trois jours en octobre 2012 et j’ai découvert une méthode fascinante de découverte de la ville

BL
En tant qu’initiateur du GR 2013, je confirme que ça paraît bête et simple, mais c’est totalement inédit.

Au moment où j’ai cette idée d’appliquer à l’espace bâti des principes faits en général pour la nature, j’en pressens tout le potentiel, non seulement en termes de discours mais aussi de vérités et de pratiques nouvelles de la ville. C’est extrêmement simple et en même temps tellement riche pour lever des préjugés.

L’équipement, c’est juste un itinéraire, donc rien, mais tout en fait, parce que les quartiers nord de Marseille, si vous y allez tout seul, vous ne pouvez pas marcher, il y a des obstacles partout.

PHL
Exact. Si on ne connaît pas on ne sait pas par où passer.

BL
Ça ne s’improvise absolument pas.

PHL
Ça m’a donné un prétexte pour aller dans ces quartier nord de Marseille où je ne serais jamais allé comme ça, le nez au vent…

BL
Sans te casser le nez oui.

PHL
Et là d’un coup j’avais une piste. Je savais qu’au bout de mon itinéraire, j’avais mon hôtel BNB, un but à atteindre, je pouvais donc y aller en toute confiance.

Et donc Paris ensuite…

PHL
Oui. Donc ,je rentre chez moi à Bruxelles et je me dis : je connais Charleroi, je connais Marseille, Paris est à 1h30 en Thalys et j’en connais deux ou trois arrondissements, quelques musées, mais rien de toute cette masse urbaine où vivent des millions de gens.

Revolution-BL-PHL--©AntoineCapliez
Quai de Seine, Ivry, à l’approche du confluent avec la Marne. Septembre 2013 © Antoine Capliez

Mais pourquoi pas Lille ou Lyon ?

PHL
Parce que Paris c’est plus gros, c’est le gâteau à la crème énorme à portée de main. Comme j’ai pas mal de temps libre à ce moment là, je passe des heures sur Google Earth à scruter cette première couronne que je ne connais pas et je commence à prendre mes points de repère.

689 points en tout.

PHL
689 objets d’intérêt, oui.

BL
Il y avait un côté un peu participatif dans tes choix, puisque tu t’en ai remis à des sites Internet qui plébiscitaient ces objets d’intérêt.

Dès le début, vous aviez cette idée de faire le tour de Paris ?

PHL
Au début je voulais surtout aller marcher hors des sentiers battus. Et plus j’avais envie de découvrir la périphérie, moins cette idée de faire le tour de Paris me plaisait, parce que c’était construire le sentier en opposition à l’intramuros. Je n’avais pas envie d’être à l’extérieur de quoi que ce soit, juste de visiter ce domaine. C’est là qu’est née l’idée du triangle qui reliait Saint-Denis, Créteil et Versailles.

Le tracé (en rouge) du sentier
Le tracé (en rouge) du sentier

Vous auriez aussi bien pu accomplir des traversées de Paris à sa banlieue.

PHL
Peut-être, mais Paris est tellement riche qu’on en aurait eu la tête chargée.

À l’extérieur, c’est plus diffus. On pouvait marcher dans un rythme où aucun quartier n’écrase l’autre, dans une alternance de parcs, de cités-jardins, de barres d’immeubles, de bourgs à l’ancienne…

BHL
On avait envie de cette forme urbaine qui est différente de Paris, plus homogène, plus douce et plus calme. Et on voulait le représenter d’une façon nouvelle, qui bouscule nos habitudes. De fait, quand on le fait à pied, on n’a pas l’impression de marcher du nord au sud ou du sud à l’ouest, on est plutôt dans un couloir. Ce triangle, si on le déplie, on parvient simplement à cette sensation subjective d’avancer dans la première couronne parisienne.

Passerelle du chemin des Burons (Gennevilliers, 92), entre le port et le village. Paul-Hervé Lavessière. Mai 2013, photo Baptiste Lanaspeze, D.R.
Passerelle du chemin des Burons (Gennevilliers, 92), entre le port et le village. Paul-Hervé Lavessière. Mai 2013, photo Baptiste Lanaspeze, D.R.

Avez-vous ressenti des chocs visuels ou sociologiques ?

PHL
Il y a des chocs, mais c’est assez doux parce qu’on est dans le rythme de la marche. Il n’y rien de violent.

BL
Même dans le rythme de la marche c’est parfois très soudain. Par exemple, quand on est passé du Plessis-Robinson à Clamart. Boum ! Le Plessis, hyper riche avec du faux Haussmann partout, et en quelques centaines de mètres tu arrives à Clamart, ses lignes à haute tension, des pavillons un peu pétés, de l’urbanisme chaotique, un truc à la marseillaise. Je respirais à Clamart par rapport au côté aseptisé du Plessis.

PHL
Mais quand tu passes du Fort de l’Est à Saint-Denis à la cité des 4000 de la Courneuve, ça se passe dans une fluidité quasi magique…

BL
En fait, cet espace bâti c’est de la marquetterie. Si tu marches en forêt, à la fin de la journée tu as vu cinq paysages différents : un ruisseau, une crête… Nous, à la fin d’une journée, on avait croisé cinquante types de paysages différents : le dessous du pont, puis le bord de canal, puis les villas, puis le bord du collège… Avec des changements d’atmosphère, des endroits humides et sombres, des endroits très lumineux, des endroits rassurants, d’autres inquiétants…

PHL
C’est pour ça que mes 689 points de départ, on les a oubliés pour ne garder que l’itinéraire et apprécier ce qui nous sautait aux yeux.

À Paris, pour se repérer, c’est assez facile. Il y a la Seine, les monuments, des signaux urbains forts. On ne se perd pas en banlieue ?

PHL
Il y a aussi de grand objets urbains. Le phare de Bobigny, qui est l’ancienne imprimerie du journal L’Illustration, on pourrait faire des porte-clefs avec. Il y a la tour de Romainville, l’incinérateur d’Ivry, les forts…

BL
Les forts, on ne les voit pas forcément de loin, mais c’est comme de vieux copains qu’on aime retrouver. Ils sont un peu cachés et on se dit toujours : qu’est ce qu’ils sont devenus ? Celui là des jardins ouvriers, celui là un stade tennis…

PHL
Et puis toutes les villes de banlieue offrent énormément de repères pour se diriger : les panneaux de signalisation, les terminus de métro, les plans… On n’a pas fait l’Himalaya non plus !

Mais des rencontres, oui.

BL
On n’en a pas fait la liste mais on l’a en tête.

PHL
En tant que marcheurs urbains, on avait un caractère très discret, on n’attirait pas l’attention. On a eu des rencontres très naturelles avec les gens.

BHL
Des vraies rencontres on en a fait quand même quelques unes. La plus touchante, ça a été cette croyante à l’église copte de Nogent avec qui on a discuté sur des sujets très intimes de la foi. Une autre aussi avec un vieux papy dans le parc des Lilas de Vitry. Il nous a expliqué que le parc était une ancienne carrière de gypse qui s’écroulait tellement qu’on a dû disposer des piliers sur plusieurs hectares pour tenir le sol. Il nous racontait ça avec un bel accent italien de maçon, on avait envie de rester des heures à l’écouter.

Résidence du Parc (Fernand Pouillon architecte, 1957-1962), Meudon-la-Forêt. Mars 2013 © Marvin Pougnet.
Résidence du Parc (Fernand Pouillon architecte, 1957-1962), Meudon-la-Forêt. Mars 2013 © Marvin Pougnet.

Vous aviez un gros rythme de marche ?

PHL
On faisait 20 km par jour, une bonne journée de marche.

BL
Si tu fais plus, ça devient trop sportif, trop militaire. À l’opposé, si tu fais 5 ou 10 km, le loisir l’emporte trop et le soir tu trépignes.

PHL
Oui il faut que tu transpires un peu.

BL
Que tu aies mal aux jambes. Et le soir tu manges comme un ogre.

PHL
Tu vas manger au Courtepaille à coté de l’Ibis budget et t’es content.

Vous avez trouvé ce que vous cherchiez ?

PHL
On y allait sans savoir.

Sans idées préconçues ?

PHL
Avant d’y aller, je me suis dit : au pire j’aurais marché, découvert des lieux, même si c’est un froid, même si je ne ressens pas grand chose, ce n’est pas grave. Mais au bout du premier week-end de marche, quand on est rentré de Créteil, dans le métro, on avait des sourires béats, c’était comme un retour de voyage.

BL
Et on a aussitôt calé la balade suivante. On était à fond ! Comme Marseillais, je m’étais un peu « décentralisé », j’avais découvert des endroits comme Port-de-bouc, Martigues, dont personne ne parle et qui sont hyper intéressants. Je savais pertinemment qu’en venant en petite couronne parisenne, il allait se passer des trucs. Je pouvais avoir peur d’une banlieue un peu grise, un peu emmerdante, mais c’était important de le faire, de voir des endroits qui sont sous représentés, ou vivent des millions de gens mais dont tout le monde se fiche.

Je savais que la réalité n’aurait rien à voir avec ce qu’on nous montre à la télé. Le 9-3, ses barres de « técis », sa drogue et ses kalashs, je demande à voir. Et effectivement, j’ai vu. La part des cités, elle est faible. Elle est peut être importante sur le plan sociologique et symbolique mais sur le plan territorial elle est mince.

PHL
On a croisé beaucoup plus de quartiers pavillonnaires que de cités, beaucoup plus de centres historiques, de petites églises, de petites places, des endroits très à l’ancienne. Les petits pavillons du 9-3, il n ‘y en a pas deux pareils, et c’est plus ça le paysage dominant que les 4 000. Les cités sont des objets imposants, que l’on voit de loin, mais on ne remarque pas tout ce qu’il y a au sol.

BL
Il y a deux choses qui m’ont surpris. D’abord, je ne m’attendais pas à ce que le bâti soit si continu en petite couronne. Au bout de trois jours de marche je me suis dit : mais on est en ville en fait, on est à l’extérieur de rien. Et la deuxième surprise c’était de m’apercevoir à quel point c’était confortable pour le piéton, à quel point il est le bienvenu, au contraire de Marseille.

PHL
Et on a croisé pas mal de piétons.

BL
Des piétons, des joggeurs…

Quelle impression esthétique avez-vous eu ?

PHL
Personnellement, je ne déteste pas du tout le pavillonaire, tant qu’il n’est pas parcellaire avec des impasses partout et des maisons toutes identiques. Ce n’est pas ce qu’on a vu. Ce qu’on a vu, ce sont des petits pavillons d’après guerre avec un beau parcellaire très bien fait, de l’urbanisme de qualité, de vraies rues, un aspect hétérogène et esthétique au niveau des maisons, et même un coté touchant dans la manière dont c’est aménagé.

BL
On en a eu un bel exemple antre Chaville et Sèvres, avec de très jolis pavillons.

Les deux marcheurs aux abords de Chinagora. ©AntoineCapliez
Les deux marcheurs aux abords de Chinagora. ©AntoineCapliez

On dit que la métropole est en chantiers, vous en avez croisé beaucoup ?

BL
Des tramways ! Partout. Tout le long. On allait de chantiers de tramways à d’autres chantiers de tramways, le 6, le 7, le 8… On découvrait un espace qui avait déjà été transformé par rapport à l’image qu’on en avait, et là c’est encore en train de se transformer.

PHL
Des chantier finis aussi, comme le tram T1 qui va jusqu’à Gennevilliers. De l’urbanisme tout frais, et de qualité.

BL
J’ai été ébloui par l’architecture du 20ème siècle que l’on a croisé. Créteil, par exemple, avec ses choux, ses dalles. L’église de Bobigny, la dalle de Choisy-le-Roi. Tout ça mêlé avec de petites choses vernaculaires, des petits cabanons, des ruelles, tout un patrimoine rustique.

PHL
L’urbanisme de l’entre-deux guerres est aussi de qualité. On a croisé un HBM à Viroflay qui était magnifique. Ça m’a rappelé Bruxelles.

Parc des Cormailles (Ivry 94), entre le centre-ville et la gare de triage. Fanny Lamothe, les deux révolutionnaires. Septembre 2013 © Antoine Capliez
Parc des Cormailles (Ivry 94), entre le centre-ville et la gare de triage. Fanny Lamothe, les deux révolutionnaires. Septembre 2013 © Antoine Capliez

 

À lire : « la révolution de paris », de Paul-Hervé Lavessière, éditions wildproject. 20€
Couv revolution de paris

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